C'est la phrase la plus connue de la philosophie, et Descartes ne l'a presque jamais écrite comme on la cite. Ce qu'elle veut dire est plus étrange, et plus solide, que le slogan.
« Je pense, donc je suis. » Tout le monde la connaît, et presque tout le monde la lit comme un raisonnement : je pense, or ce qui pense existe, donc j'existe. Un petit syllogisme bien propre. Ce n'est pas ça. Descartes l'a dit lui-même, à des lecteurs qui lui faisaient exactement cette objection. Pour comprendre ce qu'il voulait dire, il faut regarder d'où la phrase sort.
Un homme qui décide de douter de tout
En 1637, Descartes a 41 ans. Il vit aux Pays-Bas, loin de Paris, et il vient d'apprendre ce que l'Église a fait à Galilée. Il publie le Discours de la méthode, en français et non en latin, pour être lu par des gens qui ne sont pas des professeurs. Il y raconte une expérience qu'il a menée sur lui-même : rejeter comme faux tout ce dont il peut douter, même un peu, pour voir s'il reste quelque chose.
Les sens trompent parfois, donc il les écarte. Les rêves ressemblent à la veille, donc il écarte tout ce qui vient de l'expérience. Les mathématiques elles-mêmes, dans les Méditations de 1641, tombent sous l'hypothèse d'un malin génie, un trompeur tout-puissant qui pourrait lui faire croire que deux et trois font cinq. Il ne reste rien. Sauf une chose : pour être trompé, il faut être. Si je doute, je pense. Et si je pense, au moment même où je pense, je suis.
Trois versions, trois nuances
Dans le Discours, la phrase est en français : « je pense, donc je suis ». Dans les Méditations, en latin, le « donc » disparaît. Descartes écrit : « ego sum, ego existo », je suis, j'existe, et il précise que cette proposition est nécessairement vraie chaque fois que je la prononce ou que je la conçois. Dans les Principes de la philosophie, en 1644, revient la formule latine que l'histoire a retenue : « cogito, ergo sum ».
Ce flottement n'est pas une négligence. Le « donc » gênait Descartes parce qu'il donnait l'impression d'une déduction, avec une prémisse générale cachée : tout ce qui pense existe. Or si c'était une déduction, elle dépendrait d'une règle de logique, et le malin génie pourrait l'avoir truquée. Ce que Descartes décrit est autre chose : une évidence qu'on saisit d'un coup, en l'exerçant. Je ne conclus pas que j'existe. Je m'en aperçois en train de penser. C'est pour ça qu'il insiste sur le « chaque fois » : le cogito ne vaut pas une fois pour toutes, il vaut à l'instant où on le fait.
Je ne suis donc, précisément parlant, qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison.
René Descartes, Méditations métaphysiques, 1641
Ce que ça ne prouve pas
Le cogito prouve beaucoup moins que ce qu'on lui fait dire. Il ne prouve pas que j'ai un corps, ni que le monde existe, ni que je suis la même personne qu'hier. Descartes devra passer par Dieu, dans les méditations suivantes, pour récupérer tout ça, et c'est la partie de son système que presque plus personne ne suit.
Les objections ont commencé tout de suite. Gassendi lui fait remarquer qu'il aurait pu dire « je marche, donc je suis ». Descartes répond que non : je peux croire que je marche en rêvant, mais je ne peux pas croire que je pense sans penser. Plus tard, Lichtenberg dira qu'on devrait écrire « ça pense », comme on dit « il pleut », parce que rien dans l'expérience de la pensée ne garantit qu'il y a un « je » derrière. Nietzsche reprendra l'attaque : le « je » est une habitude de grammaire, pas une découverte. Ce sont de vraies objections. Elles ne visent pas le cogito, elles visent ce que Descartes en tire.
Pourquoi la phrase tient encore
Reste le noyau, et il est très dur à casser. Vous pouvez douter de tout ce que vous voulez, de la réalité de cet écran, de vos souvenirs, de l'existence des autres. Vous ne pouvez pas douter que, pendant que vous doutez, quelque chose est en train de douter. Le sceptique le plus radical, au moment où il formule son scepticisme, le réfute.
Descartes ne cherchait pas un slogan. Il cherchait un point d'appui, un seul, qui résiste à tout, pour reconstruire dessus. Il a trouvé le plus petit possible : pas une vérité sur le monde, une vérité sur l'acte de chercher. Trois siècles plus tard, on discute encore de ce qu'on peut poser dessus. Personne n'a réussi à l'enlever.
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