Il faut imaginer Sisyphe heureux : la phrase qu'on cite sans la lire
Elle finit les discours de motivation et les légendes Instagram. Camus l'a écrite à 29 ans, dans un livre qui commence par la question du suicide. Ce qu'elle veut dire est beaucoup moins confortable.
« Il faut imaginer Sisyphe heureux. » C'est la dernière phrase du Mythe de Sisyphe, publié par Albert Camus en 1942. On la trouve aujourd'hui dans les carnets de coachs, sur les murs des salles de sport, en bas des posts sur le dépassement de soi. Message retenu : même quand c'est dur, souris, pousse ton rocher, le bonheur est dans l'effort.
Camus aurait détesté ça. Pour comprendre pourquoi, il faut lire la première phrase du livre, celle que personne ne met sur Instagram : « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. »
Un livre écrit pendant la débâcle
Camus n'a pas trente ans. La France est occupée. Il est malade, tuberculeux depuis l'adolescence, et il sait que sa vie peut être courte. Il ne cherche pas à motiver qui que ce soit. Il pose une question simple et brutale : si la vie n'a aucun sens, pourquoi continuer ?
Son point de départ s'appelle l'absurde. L'absurde, ce n'est pas que le monde est ridicule. C'est la rencontre entre deux choses qui ne s'accordent pas : d'un côté l'être humain, qui a un besoin viscéral de sens, de raisons, d'explications ; de l'autre l'univers, qui ne répond pas. Le silence déraisonnable du monde face à l'appel humain, écrit-il. L'absurde n'est ni dans l'homme ni dans le monde. Il est dans leur face-à-face.
Les deux façons de tricher
Face à ça, Camus voit deux fuites. La première est le suicide physique : si rien n'a de sens, autant arrêter. La seconde est plus répandue et il la trouve tout aussi lâche : le suicide philosophique. C'est le saut vers quelque chose qui redonne du sens par décret, Dieu, l'Histoire, un système, une promesse d'au-delà. On ferme les yeux sur l'absurde en inventant une réponse. Camus range dans cette catégorie des penseurs qu'il admire, Kierkegaard et Jaspers notamment, et il refuse de les suivre.
Reste une troisième voie : vivre avec l'absurde sans le résoudre. Garder les yeux ouverts. C'est ce qu'il appelle la révolte, et ce n'est pas une révolte contre quelqu'un. C'est le refus permanent de se mentir sur sa condition, tout en continuant à vivre.
Le rocher, la descente, le regard
C'est là que Sisyphe entre en scène. Les dieux l'ont condamné à pousser un rocher jusqu'au sommet d'une montagne, d'où il retombe toujours. Un travail inutile et sans espoir, la pire des punitions pour un Grec.
Mais Camus ne s'intéresse pas à la montée. Il s'intéresse à la descente. Ce moment où Sisyphe redescend vers son rocher, les mains vides, en sachant exactement ce qui l'attend. C'est l'heure de la conscience, écrit-il. Sisyphe est supérieur à son destin parce qu'il le connaît. Il n'espère plus, il ne croit plus que la prochaine montée sera la bonne. Et pourtant il redescend.
La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942
Relisez bien. Camus ne dit pas que Sisyphe est heureux. Il dit qu'il faut l'imaginer heureux. C'est un effort, presque une décision. Le bonheur dont il parle n'est pas la satisfaction de l'effort accompli, puisque rien n'est jamais accompli. C'est la lucidité. Celui qui a cessé d'attendre une récompense ne peut plus être déçu. Le rocher est à lui. Sa vie est à lui. Personne ne la lui a donnée, personne ne peut lui en expliquer le sens, et c'est précisément pour ça qu'elle lui appartient.
Ce que la version motivation a perdu
La phrase détournée fait de Sisyphe un modèle de persévérance : continue, ça finira par payer. Camus dit l'exact contraire. Ça ne paiera jamais. Le rocher retombera. Et c'est en acceptant ça, sans Dieu, sans promesse, sans slogan, qu'on devient libre. Le bonheur de Sisyphe n'est pas un état d'âme, c'est une posture : regarder l'absurde en face et ne pas détourner les yeux.
Il y a quelque chose de plus dur et de plus honnête dans cette lecture. Elle ne vous dit pas que vos efforts seront récompensés. Elle vous dit que vous pouvez vivre pleinement même s'ils ne le sont pas. Camus refusera d'ailleurs toute sa vie l'étiquette d'existentialiste, et il écrira dans L'Homme révolté, neuf ans plus tard, ce que cette lucidité implique quand on la vit à plusieurs.
Alors oui, imaginez Sisyphe heureux. Mais pas en train de sourire sur son rocher. Imaginez-le pendant la descente, quand il sait tout, qu'il n'attend plus rien, et qu'il marche quand même. C'est ça, la phrase. Le reste, c'est de la décoration.